Year: 1911
Type: book
Abstract: L'histoire des sciences s'est depuis longtemps organisée.Dès le xviii' siècle Montucla écrivait une Histoire des Mathématiques, Savérien une Histoire des progrès de fesprit humain dans les Sciences physiques et dans les Sciences naturelles, de Loys un Abrégé chronologique pour servir à Vhistoire de la physique, Gobet une Histoire des minéralogistes, Condorcet une Esquisse d\in tableau historique des progrès de Vesprit humain.Mais cette histoire s'est proposée presque toujours les mêmes fins; elle est l'histoire des découvertes.Elle suit la limite extrême de la lumière ; elle rap- pelle ces compilations qui s'intitulaient il y a cin- quante ans « Victoires et Conquêtes ».Condorcet se plaignait déjà que l'histoire des sciences n'ait été que « l'histoire de quelques hommes ».Une autre histoire nous semble possible, celle qui ne sera plus individuelle mais sociale, l'histoire de la science qui se fixe et qui se diffuse.Cette pointe VI AVANT-PROPOS de lumière, qui marque incessamment le dernier progrès dans l'inconnu, ne s'avance pas d'un mouvement continu.La marche est parfois tor- tueuse; il y a des rayons qui s'élancent et qui s'évanouissent; derrière elle il reste le plus souvent des zones indécises, où luttent le passé et le présent.Un lent travail intérieur rejoint et précise les lueurs éparses.Surtout il y a des trans- formations profondes qui renouvellent le milieu.La clarté des sciences n'est pas de celles qui n'agissent jamais.Là où elle pénètre ce sont peu à peu les conditions de la vie qui se trouvent changées, toute une adaptation des mœurs à la lumière qui les enveloppe.Ce n'est pas seulement notre intelligence qui se fait plus sûre, c'est notre existence tout entière qui peut insensible- ment évoluer vers de nouvelles destinées.Cette histoire de la fixation des sciences et de leurs répercussions sociales se justifie trop clairement.Nul doute que l'histoire traditionnelle des sciences n'ait des raisons qui l'appuient.Elle satis- fait notre vanité; c'est le coup d'ceil qui mesure le chemin parcouru.Elle enseigne aussi constam- ment les raisons des défaites et celles des succès, elle peut être la meilleure leçon de méthode.Mais elle se heurte aussi trop souvent à ce qui ne s'exprime pas en raisons claires, au mystère du génie, au mystère de la découverte.L'histoire AVANT-PROPOS VI I intérieure des sciences ne touche pas aux mêmes obstacles.Elle étudie comment s'établit dans ces sciences et pour la moyenne de ceux qui la cultivent un niveau d'équilibre.Elle montre comment la IX des tentatives sur la matière brate dont l'âme humaine, principe spirituel, resterait aisément séparée.Mais l'histoire naturelle c'est la vie, c'est la ressemblance au moins extérieure avec ce que nous sommes, c'est l'empiétement possible, menaçant, avéré, de l'enquête scientifique sur la tradi- tion, de la libido sciendi sur le respect et l'auto- rité.Et de fait c'est autour d'elle que la première grande bataille fut engagée et que la première victoire fut décidée.Cette histoire naturelle du xvni^siècle nous offre encore le privilège d'unir l'histoire des sciences et celle des lettres.Buffon ne la résume pas pour les savants, mais il la symbolise pour ceux qui ne sont pas des spécialistes.Ce n'est pas lui qui attache les curiosités à l'étude des insectes ou des fossiles; mais c'est bien lui qui donne à la science l'auréole de la gloire littéraire et du triomphe éclatant.Par lui nous saurons mieux comment le succès se détermine, comment s'op- posent à l'occasion ceux qu'il faut seulement con- vaincre et ceux qui veulent avant tout qu'on leur plaise.Une histoire des sciences ainsi conçue nous excuse de n'être qu'historien et de n'avoir pas pour les sciences, et malgré notre goût pour elles, de compétence technique.L'histoire des décou- vertes, l'histoire scientifique des sciences ne peut AVANT-PROPOS être tentée que par les spécialistes.Mais cette his- toire sociale n'a pas les mêmes exigences.Il s'agit pour elle de déterminer surtout les actions et réac- tions historiques de la science et de la vie.L'étude des méthodes scientifiques ne nous intéresse que lorsqu'elles deviennent stables et universelles, lorsqu'elles font partie de la pensée moyenne.Elles n'ont plus rien dès lors qui ne soit acces- sible, si l'on a quelque goût pour l'esprit scienti- fique et pour sa philosophie.Nous n'avons pas parlé de la botanique.Buffon, qui est au centre de cette étude, ne s'en est jamais occupé.Son histoire se sépare sans inconvénient d'une étude géné- rale sur l'histoire naturelle.Nous en avons dit d'ailleurs l'essentiel dans notre ouvrage sur le Sentiment de la nature en France de J.-J.Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre ^ La méthode de ce livre est celle que nous avons essayé de justifier dans notre travail sur le Sentiment de la nature.Nous prions seulement qu'on lise dans les expressions qui résument : « d'autres -bien d'autresde nombreux auteurs, etc. », autre chose que des formules commodes et qui dissimu- leraient des conclusions hâtives et le vague de l'information.Quand nous écrivons par exemple « dix autres », c'est qu'on trouvera à l'Appendice, dans nos références, au moins dix noms et dix références complémentaires.Bonne ou mauvaise, notre information ne donne strictement que ce qu'elle sait -. 1. Hachette, 1907.2. Nous donnons en noies quelques très brèves indications sur une quarantaine de savants de second plan dont l'œuvre garde quelque intérêt.Les autres n'interviennent que comme documents.
Source: A. Colin eBooks
Author: Daniel Mornet
Language: French
Subfield: History and Philosophy of Science
Field: Arts and Humanities
Domain: Social Sciences
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W1485892436
