Work

Les pratiques de la lecture chez Michel de Certeau

Year: 2009
Type: article
Abstract: La matérialité de l'œuvre 1 Andrés G. Freijomil Ainsi du lecteur : son lieu n'est pas ici ou là, l'un ou l'autre, mais ni l'un ni l'autre, à la fois dedans et dehors, perdant l'un et l'autre en les mêlant, associant des textes gisants dont il est l'éveilleur et l'hôte, mais jamais le propriétaire.Michel de Certeau 1 Dans le cadre d'une recherche consacrée à l'œuvre de Michel de Certeau, rien ne semble plus adéquat -et d'une certaine manière plus juste -que de commencer par sa « prise de parole ».Néanmoins, l'épigraphe reproduite ci-dessus consigne non seulement l'un des points clés de sa « poétique du braconnage », c'est-à-dire, celui de la « déterritorialisation » d'un lecteur qui ne cesse de voyager, mais aussi l'impression d'un inquiétant trompe-l'œil : le replacement constant que tout chercheur est obligé de suivre au moment de conduire une étude de son œuvre.Si l'on ajoute à cela l'intention d'enquêter sur ses pratiques de la lecture, le dessein se présente encore plus téméraire.C'est qu'en effet, soit par la bordure « traversière » de sa conception du travail intellectuel (pour reprendre l'épithète utilisée par Louis Marin) 2 , soit par la zone que nous abordons de son œuvre, on est face à un « sujet » et à un « objet » également fuyants.La première exigence qui s'impose est donc de multiplier les perspectives d'analyse et d' « attraper » ses « arts de braconner » présents partout en examinant d'emblée la nature de son principal legs : son œuvre.Une poétique du « réemploi » 2 Au premier abord, il s'agit d'un examen nécessaire en raison d'une des caractéristiques matérielles de l'œuvre certalienne : celle-ci se veut aussi fragmentaire et disséminée que les espaces du savoir que de Certeau a franchis.C'est dire qu'il n'a pas écrit uniquement Les pratiques de la lecture chez Michel de Certeau Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 44 | 2009 1 des ouvrages, mais notamment des articles ou des essais pour un grand nombre de revues spécialisées ou adressées à un public plus large.C'est ce premier laboratoire qui donne lieu à la matérialité de presque tous ses livres à partir du « réemploi » de textes déjà publiés ou d'autres encore inédits.De cette façon, et comme s'il s'agissait des pièces d'un puzzle, un article paru dans une revue pouvait reparaître ensuite corrigé ou fragmenté dans une autre ou devenir le chapitre d'un livre, de telle sorte que tous les grands ouvrages publiés sous son seul nom (sauf La possession de Loudun) ne seraient que des « recueils » soigneusement pensés depuis longtemps pour une communauté de lecteurs différente de celle d'origine.À cet égard, le travail de réécriture que Michel Lafon a observé dans la littérature de Jorge Luis Borges 3 pourrait bien se trouver sous forme de « réemploi » chez un « disciple » secret (mais rebelle à la fois) comme de Certeau qui, d'ailleurs, fut un grand et précoce lecteur de l'œuvre borgésienne.En tout cas, et bien qu'il soit naturel de perdre de vue cet exercice de « conversion » textuelle et de lire ses livres comme s'il s'agissait du résultat linéaire d'un processus continu et homogène d'écriture, il est nécessaire de considérer cette pratique au moment de pénétrer dans ses ouvrages étant donné qu'il existe une vraie déclaration de principes dans cette matérialité par rapport, notamment, à la présence du lecteur.Comme Irène Langlet l'a souligné à propos du « recueil », le lecteur a toujours le dernier mot, et les circuits qu'il peut emprunter dans le recueil renseignent sur des effets de structuration appuyés sur des procédés, des agencements, des dispositifs 4 .3 Chacun des ouvrages de Michel de Certeau pourrait fonctionner comme une « économie de lecture » 5 dont l'assemblage n'a pas répondu uniquement à une occasion éditoriale, mais aussi à la conception que lui-même avait du lien entre la figure du « livre » et celle de l'« auteur », entre l'« écriture » et la « lecture », et enfin, tel que l'a remarqué Jacques Le Brun, de la problématique du « texte » dès le début de son parcours intellectuel 6 .C'est pourquoi il faut insister sur l'une des hypothèses qui fonde notre recherche : il serait impossible d'avoir une perception achevée (ou prétendument achevée) des idées certaliennes à travers une lecture linéaire de ses livres publiés étant donné que les enjeux de leur matérialité constituent une partie indissociable d'une gnoséologie où la connaissance n'est pas une simple entité abstraite, mais le produit itinérant d'une expérience matérielle et concrète de lecture et d'écriture.4 Dans ce contexte, les attributs des deux dispositifs explicitement formulés par Michel de Certeau sur la lecture (d'une part, le « braconnage » chez « l'homme sans qualités » du XX e siècle 7 , de l'autre, la pratique « absolue » chez les mystiques des XVI e et XVII e siècles) 8 , ne furent pas étrangers à une telle mobilité.C'est dire que de Certeau a fait de la « lecture » une activité praticable, mais également « objectivable ».C'est sa capacité singulière à construire des « fictions théoriques » à partir d'une expérience « vécue » ou « lue » qui l'a mené à proposer, à la fin des années soixante-dix, cette « esquisse » à deux fronts de la lecture.Sur ce point, il faut remarquer qu'à l'origine de sa recherche se trouvait non seulement son attirance pour les enjeux de l'altérité (le lecteur deviendra, bien entendu, un « autre » partiellement soumis par « l'idéologie du livre »), mais aussi la lecture de soimême, un exercice dont la pratique deviendra la synthèse ou le manifeste d'un processus qui a commencé par la protohistoire de ses premières lectures et qui est repérable, pour nous, dès ses premiers textes publiés.Enfin, il ne faut pas oublier que nous sommes face àun lecteur qui oriente l'essentiel de ses compétences vers la production d'un texte écrit.Les pratiques de la lecture chez Michel de Certeau
Language: French
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W1976704120
FWCI:
Cites: 6
Cited by: 11
Related to: 10