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L'ennemi intérieur et la violence extrême : l'URSS stalinienne et la Chine maoïste

Year: 2001
Type: article
Abstract: Parmi les nombreuses énigmes que pose le socialisme réel, l'une d'entre elles reste particulièrement troublante, sans explication assurée, malgré une abondante littérature et des gloses multiples : la capacité du socialisme réel à atteindre des sommets de violence, concentrés sur certaines périodes, tout particulièrement dans le milieu des années 1930 en URSS, ou durant la Révolution culturelle dans la Chine maoïste 1 .Dans les phases paroxystiques de violence, l'ennemi du point de vue du régime se situe certes à l'extérieur du pays ; plus encore, plus essentiellement, il est représenté par l'ennemi intérieur, incarné par des parties du corps social.L'intérieur prolonge le danger venu du dehors ; il possède aussi sa propre existence en relation avec la vie, les problèmes non explicités, irrésolus, mal définis, logés dans la nation et le nouveau régime.Cette menace représentée sous la forme d'un ennemi à saisir et à abattre est, à cet égard, plus fluctuante, plus arbitraire.Ce combat contre « l'ennemi intérieur » est révélateur des problèmes surgis à des moments particuliers de l'existence d'un nouveau régime qui doit faire face à sa société et aux tâches parfois hors du commun qu'il se donne et impose à sa nation.La situation géopolitique du pays, sa situation compliquée sur la scène internationale, peuvent certes éclairer l'apparition et l'importance de la figure de l'ennemi intérieur, beaucoup moins cependant que les problèmes internes.Mon propos ici concerne ce qui relie violence, terreur et identification, désignation de l'ennemi intérieur.Ce qui marque, en quelque sorte, l'autonomie du mouvement intérieur.L'ennemi intérieur et la violence extrême : l'URSS stalinienne et la Chine ma... Cultures & Conflits, 43 | automne 2001 1 Le cadre de la discussion De quel côté faut-il donc chercher l'explication d'une violence qui semble par son extrémisme se dérober à toute explication commune, et même se placer en dehors d'une continuité historique ? 2Pourquoi, dans ce contexte, le fait de trouver, désigner, nommer un (des) ennemi(s) intérieur(s) a-t-il une telle importance, devient-il un enjeu si essentiel qui mobilise les énergies du régime et des secteurs de la population ?Quel est le lien entre la désignation d'un ennemi intérieur et le déchaînement de violence ?Comment rendre compte des sommets de violence ?Le propre de l'ennemi intérieur, dans l'Union soviétique et de façon plus générale dans le socialisme réel, c'est d'être « quelque chose » ou quelqu'un (individu, groupe) à « saisir », écarter, parfois à éliminer comme danger apparemment concret, agissant ici et maintenant, dans l'urgence.Pourtant cet « ennemi » est largement insaisissable, obscur, mal sinon carrément indéfini.Ce flou, ce brouillage introduit dans la vie courante du socialisme réel un élément important d'arbitraire dépendant de l'appréciation ou de l'appréhension du pouvoir.Des catégories du monde social se métamorphosent en des cibles obscures, imprécises, désignées un jour, abandonnées le lendemain ou stigmatisées pour longtemps.Ces ennemis ne forment qu'une petite minorité -souvent chiffrée dans le cas du communisme chinois, pour ne pas déborder au-delà de certaines limites fixées ou acceptées par le PCC.Ce n'est pas pour autant une minorité nettement circonscrite : un ennemi, un hors monde vivant dans le monde intérieur, qui délimite clairement l'ennemi du peuple, le radicalement étranger, comme c'est le cas du juif pour les nazis.Il y a quelque chose de beaucoup plus fluctuant, d'incertain dans la désignation de l'ennemi par le régime « socialiste ».Il s'agit d'une figure sans visage ; ou alors le visage est tracé, sculpté par le pouvoir, construit donc par ce dernier.Ce qui est visé concerne les craintes, renvoie à l'instabilité du régime, à ce qui est innommé voire innommable chez et par lui, à ce qu'il fait et ne peut reconnaître.C'est alors tout le refoulé du régime, d'un monde social, et des rapports complexes et tourmentés entre les deux qui fait surface.Des figures de l'irrationnel prédominent, dans « l'oubli », l'impensé, l'impensable, des catégories matérialistes et rationalistes dont se revendiquent les maîtres du pouvoir, dans l'héritage marxiste (et derrière lui des Lumières) et dans la volonté modernisatrice qui les animent.Le meilleur exemple de cette situation peut se trouver dans le « statut de classe » imposé par le parti communiste chinois, d'abord au monde paysan dans le cadre de la réforme agraire de 1950 ; il est généralisé aux villes dans les années 1950.Il s'agissait au départ de fixer pour chacun son statut de classe (propriétaire foncier, paysan riche, pauvre, moyen, moyen-pauvre, etc.).Les catégories à l'origine ne sont pas sans rapport avec une réalité sociale plus ou moins effective, mais qui est déjà imprégnée d'objectifs politiques.Ainsi dans les villages où il n'y avait plus de propriétaires fonciers (en fuite, ou disparus depuis longtemps), des paysans riches ont été classés comme propriétaires fonciers.Et s'il le fallait (par manque de paysans riches, ou parce que ceux-ci avaient trouvé l'une ou l'autre échappatoire), même un paysan moyen pouvait être placé dans cette catégorie soumise à la répression.Il pouvait d'ailleurs s'agir, entre autres, de règlements de compte interne au village plutôt que d'une désignation imposée par des cadres communistes venus de l'extérieur.L'ennemi intérieur et la violence extrême : l'URSS stalinienne et la Chine ma...
Author: Roland Lew
Language: French
Open Access status: hybrid
OpenAlex ID: W2003709990
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