Year: 1979
Type: article
Abstract: Certes, M. Cocteau est doué ; mais à son don il faut désormais qu'il se voue », écrivait Henri Ghéon dans la Nouvelle Revue française pour rendre compte de la Danse de Sophocle, plaquette de poèmes habiles mais dérivatifs de 1912-1913 \ On croirait lire le bulletin trimestriel d'un brillant fumiste que le professeur entend rappeler à l'ordre.Vers le même temps, le jeune poète, « dernière... (incarnation de)... l'enfant génie », et qui avait aussi cherché sa voie du côté des arts du spectacle recevait une injonction bourrue de Serge Diaghilev : « Étonne-moi !» Ces coups de semonce furent suivis d'une mue s'exerçant à la fois dans le sens d'une plus grande rigueur et dans celui d'une plus grande audace ; Cocteau accepte de « s'ouvrir à l'invisible » -tout en conservant le goût de la pirouette et du Études françaises, 15, 1-2 jeu d'esprit 2 -mais il s'efforce de contrôler « scientifiquement » ou du moins attentivement l'observation de son expérience : bref, il se constitue en « bureau central des phénomènes » 3 pour rassembler, analyser, et rapporter ce qu'il perçoit dans un univers dont la plupart des humains demeurent exclus mais au sein duquel il n'a pas craint de s'aventurer.Que l'accès à l'insolite résulte d'une grâce, d'un talisman ou d'une « machine » est une question qui demeure ouverte 4 .Ce qui m'intéresse ici plutôt que les modalités d'invocation des « phénomènes » -dont Cocteau tentera à plusieurs reprises de tenir un relevé, du journal d'Opium au Journal d'un inconnu qui pourrait aussi bien être le journal d'une navigation en des mers inconnues -c'est la façon dont lesdits phénomènes sont traduits à l'intention des mortels qui n'ont pas commerce avec les «anges», qui ne savent pas décrypter les messages médiumniques \ qui n'osent pas endosser le scaphandre ou la combinaison pressurisée offerts par certaines techniques de dérèglement des sens.Pour reprendre l'opposition établie par Lukacs en sa jeunesse, c'est l'étude des formes de l'œuvre de Cocteau plutôt que la spéculation sur son âme qui permet de fonder un discours critique, en ce cas plus qu'en aucun autre, malgré les apparences, malgré l'exemple de trop de « témoins » ou d'« interprètes ».On sait que Cocteau considère toute son œuvre en tant que poésie (poésie de cinéma, poésie graphique, poésie critique aussi bien que poésie de roman et poésie de théâtre, voire « poésies » tout court).Ce faisant il invite, et 2. Comme lorsqu'il écrit dans le Potomak de 1913 : « Le matin, en te rasant, prends garde à ne point te couper les antennes.» 3. Le Potomak.4. Ainsi Milorad, dans le Cahier Jean Cocteau n° 6 s'interroge sur la rencontre d'une volonté ascétique et d'un abandon à la drogue dans l'exploration de l'inconscient et son expression en figures littéraires et picturales relevant de l'analyse psychocritique.5. Non seulement les Philistins qui lisent seulement les lettres initiales de la phrase « Madame Eurydice Reviendra Des Enfers » et à qui Cocteau joue un tour de collégien mais aussi les esprits critiques moyens, les non-poètes qui ont besoin que le message « pur » soit étoffé en utilisant toutes les ressources de la communication.
Source: Études françaises
DOI: 10.7202/036686ar
Author: Pierre Gobin
Language: French
Topic: French Literature and Poetry
Subfield: Literature and Literary Theory
Field: Arts and Humanities
Domain: Social Sciences
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W2013213847
