Year: 2012
Type: article
Abstract: inachevée/inachevable Entretien avec ALAIN PROCHIANTZFrançoise BALIBAR : Lors de cette conversation, devant figurer dans un numéro intitulé « Les mathématiques hors d'elles-mêmes », je voudrais que tu expliques comment, en tant que biologiste spécialiste de la morphogénèse des structures cérébrales, tu envisages les rapports de la biologie avec les mathématiques.Peut-on imaginer une « mathématisation » de la biologie ?Y a-t-il, y aura-t-il un jour, des mathématiques du vivant ?Alain PROCHIANTZ : D'abord, si on regarde un cerveau, on est un peu affolé.Ce n'est pas un organe très sympathique.Honnêtement, cela ressemble un peu à une cervelle de mouton à l'étal.C'est très différent de la magnifique machine cognitive à laquelle on fait référence de façon un peu systématique.C'est un ensemble de plusieurs milliards de cellules et là-dedans, il y a assez peu de neurones, 10%.C'est plein de cellules immunitaires, de vaisseaux sanguins, de cellules gliales (qui ont un rôle important dans la physiologie du système nerveux).Ce qui est étonnant, c'est justement qu'on arrive à faire des choses aussi extraordinaires avec un tel organe.En regardant un cerveau, on comprend qu'il y a place pour de l'imperfection et qu'il n'est pas étonnant que cela rate parfois.Collège international de Philosophie | Téléchargé le 19/09/2026 sur https://shs.cairn.info(IP: 106.49.187.47)F. BALIBAR : Oui, je connais ta thèse : quand je lance un cerveau (visqueux et dégoutant, tel que tu viens de le décrire) à travers une pièce et que j'étudie la trajectoire qu'il suit avant de s'écraser, j'ai beau traiter d'un objet nommé cerveau, je fais quand même de la physique, rien que de la physique, et certainement pas de la biologie ; j'utilise un langage où cet objet n'a de cerveau que le nom et il est clair que ce n'est pas en assimilant cet objet à un point doué d'une masse et d'une impulsion de départ, que je vais comprendre comment cet objet pas très sym-Collège international de Philosophie | Téléchargé le 19/09/2026 sur https://shs.cairn.info(IP: 106.49.187.47)PAROLE | 83 pathique me sert à penser (même faux).À cet égard, je me demande si une première différence, (j'ai conscience d'enfoncer des portes ouvertes, mais ça m'est égal), entre la biologie et la physique ne tient pas à ce que la première affronte l'indéterminé (je dis bien « indéterminé » et pas « indéterminisme »), l'accepte même, alors que la seconde n'a de cesse de le réduire (presqu'au sens où on réduit une fracture) à du déterminé (je ne parle pas de «déterminisme »), d'éliminer l'indéterminé pour ne retenir que le déterminé.Ce qui me fait penser ça, c'est ta remarque selon laquelle « il ne faut pas confondre l'objet et le langage ».Je vois bien que c'est la physique qui est visée là.Pas complètement à tort, je pense.Il est vrai que la physique, toute au bonheur de s'être déclarée écrite en signes mathématiques, geste incroyablement libérateur, prête aux objets dont elle traite certaines des propriétés de son « langage » (j'accepte ce terme, à condition de préciser que ce langage ne se réduit pas au seul formalisme mathématique, même si celui-ci joue un rôle important).Entre autres propriétés du « langage » de la physique dont sont parés les objets de cette même physique, il y a, me semble-t-il, la détermination ou plutôt la possibilité d'être déterminé -berstimmbar en allemand, expression que j'ai trouvée en lisant, pour préparer cet entretien, le dernier chapitre de Growth and Form de D'Arcy Thomson, dont tu recommandes la lecture… A. PROCHIANTZ : C'est le seul chapitre que je recommande vraiment.F. BALIBAR : Oui j'ai bien compris ; d'ailleurs, c'est le seul que j'ai vraiment lu.Dans ce chapitre donc, j'ai été arrêtée par une citation de Fechner (celui de la loi du même nom) qui affirme que la propriété d'être déterminable (Bestimmbarkeit) se rencontre tout aussi bien dans le domaine inorganique que dans le domaine organique.Ce qui laisse entendre que tout objet n'est pas forcément bestimmbar, déterminable : la physique, que Fechner cherche à imiter, choisit ceux qui le sont, ou cherche à rendre déterminables ceux qui ne le sont pas (dans la même veine, Galilée dit : mesurer ou rendre mesurable ce qui ne l'est pas).J'imagine que c'est ce que tu veux dire en parlant de confondre l'objet et le langage par lequel on le décrit.L'exemple que tu donnes, la morphogénèse, va dans ce sens.Observant les formes produites lors du développement d'un animal, un physicien voit des objets nettoyés de toute indétermination, des objets géométriques en l'occurrence.Alors que toi, tu vois (je te cite) des formes « produites par les contraintes mêmes de la matière vivante », avec toute l'indétermination que cette formule vague présuppose.A. PROCHIANTZ : La question de l'indétermination est compliquée ; il faut faire attention.Je ne sais pas ce qu'il en est en physique ; ce n'est pas mon problème.Certes, le vivant, c'est aussi un objet physique ; je n'ai rien contre les physiciens de la matière molle à partir du moment où ils considèrent qu'ils étudient un objet physique parmi d'autres, -ils peuvent même nous éclairer sur la biologie.Mais à partir du moment où on s'intéresse à des questions qui
Source: Rue Descartes
Author: Alain Prochiantz
Institution: Collège de France
Language: French
Subfield: History and Philosophy of Science
Field: Arts and Humanities
Domain: Social Sciences
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W2061208157
