Work

Souvenirs

Year: 2007
Type: article
Abstract: Dans l'ouvrage qu'il écrivit avec le peintre François Martin -Retrait de l'artiste, en deux personnes -, Philippe Lacoue-Labarthe relate, au chapitre 8, p. 19, l'épisode étrange d'une surprenante rencontre.Cet épisode est demeuré gravé en moi ; j'en ai toujours été pleinement habité et le suis encore.La lecture que j'en fis alors et le souvenir que j'en garde me donnent de son auteur la forme d'une image fraternelle ou, si l'on veut, un photogramme intime qui a toujours projeté le visage de Philippe sur l'écran de nos rencontres ; il m'ouvrit même un jour la porte à une expérience similaire.Rappelant cet événement, je souhaiterais qu'il serve à poser un point d'entrée « ludique » par où pût se dire, naïf, grave ou amusé, l'intérêt que, par ailleurs, Philippe Lacoue-Labarthe, comme traducteur et metteur en scène, porta constamment et plus fondamentalement aux textes et à la question de la représentation -le théâtre sous toutes ses formes -à quoi s'ajoutait d'autorité le travail du philosophe ouvert et rompu au questionnement de la parole pensante et de la parole poétique.Au début de la rédaction de ces lignes, j'avais donc pris le parti de faire confiance à la mémoire, mais redoutant un possible effet d'usure -« le modèle » ne devant subir aucune altération ni approximation -, je me pris à rechercher le « fameux » livre dans les rayons d'une bibliothèque encombrée.Persuadé que je ne l'y retrouverais plus, j'allais jusqu'à en commander un nouveau encore et heureusement disponible -n'en déplaise à Amazone !-et publié aux éditions mem/Arte Facts à Anse ( Rhône-Alpes ) en 1985 ! (98) Éditions Lignes | Téléchargé le 04/08/2026 sur https://shs.cairn.info(IP: 185.158.101.137)Quand j'eus inopinément le bonheur et la surprise de remettre la main sur lui, de le tirer de l'oubli où il avait fini par se confondre silencieusement !C'est en janvier 1982, à Bordeaux, où se tenait un colloque Hölderlin, quatre mois avant la fin d'un processus de collaboration artistique avec le peintre François Martin, que Philippe situe l'événement qu'il rapporte ainsi : « […] Je marche dans la rue et je vois venir à ma rencontre dans la foule, mon père (qui habite la ville).J'esquisse la composition d'un sourire -et je m'aperçois qu'il s'agit de mon reflet, dans une vitrine.Je suis atterré.Deux jours plus tard, dans le train, j'essaie de me rappeler où Freud raconte que plus il vieillit -plus la mort le gagne -, plus il se surprend à répéter des gestes, des intonations, des mimiques, etc. de son père, duquel, pendant tout le temps qu'il a combattu pour accéder à la vie (à son existence), il n'a pourtant pas cessé de se démarquer avec toute la violence sourde du rejet.La "ressemblance", ici, le retour incontrôlable de la ressemblance comme le signe même de la mort, déjà, qui s'annonce et qui vient.» Surprenante et saisissante, inattendue, cette évocation de rencontre !Scène comme remontée du fond mystérieux de l'ancienne tragédie, empruntée aux prodiges, aux rêves, au peuple des fantômes, puisée dans un arsenal d'apparitions pirandelliennes : épiphanie qui nimbe le réel d'une teneur et d'une terreur théâtrales.Un Elseneur philosophique en lieu et place d'Hamlet, par la vertu d'une vitrine livrant /délivrant au fils, en l'œil de son esprit, une irréalité, un fantasme de père… la folie quoi !Et dans le regard freudien plus tard consulté, le signe même de la mort !Sur la scène du souvenir, tout comme il le fait en ses livres, toujours et mieux qu'en un reflet, Philippe Lacoue-Labarthe parle, comme ici sur trente six photomatons trafiqués par lui et François Martin dans l'ouvrage que nous venons de feuilleter !
Source: Lignes
Language: French
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W4255950043
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