Year: 2023
Type: article
Abstract: naturalisme » dont Descola se sert pour caractériser l'Occident moderne a récemment été discutée, afin tantôt d'en illustrer la pertinence, tantôt d'en délimiter les contours : « Comment rendre compte […] du déplacement qui a donné naissance à ce que Philippe Descola a appelé l'"ontologie naturaliste", caractéristique de l'Europe moderne et contemporaine, considérant la nature comme un objet de jouissance, à travers le paysage ou la villégiature, aussi bien que de domination, à travers l'exploitation économique ou l'exploration scientifique, mais, dans un cas comme dans l'autre, comme un monde autonome, séparé de l'homme ?» (Anheim 2018 : 52).Il a résulté de ce transfert disciplinaire un certain nombre de changements qui sont autant d'éclaircissements du modèle de départ participant à l'élaboration d'une « anthropologie historique de la nature » (Lamy & Roy 2019 : 21).Ainsi, Geoffrey Lloyd (2018) a souligné l'influence de la conception grecque dans l'élaboration d'une nature entendue comme un domaine uniforme, et non plus vouée à une multiplicité de sciences distinctes.Étienne Anheim (2018), de son côté, a souligné le rôle joué par la gestion des fleuves et des forêts dans le processus d'objectivation d'une nature de plus en plus envisagée comme extérieure à l'humain.L'analyse des dynamiques et processus ayant conduit à une conception spécifique de la nature a donc été largement enrichie par le dialogue interdisciplinaire entre anthropologues et historiennes et historiens.Le dialogue semble ainsi bel et bien ouvert, et le premier objectif de ce numéro est d'y contribuer 1 .Or, parmi les lignes de tension les plus fécondes se trouve la question du statut du type d'expérience auquel on se réfère lorsque l'on parle indistinctement du « rapport » à la nature.Sur ce point, il semble que les sources souvent livresques dont nous disposons orientent l'analyse vers un primat indu des représentations abstraites.L'écueil a été parfaitement résumé par Jérôme Lamy et Romain Roy : ces derniers reprochent en effet à un certain nombre d'auteurs et d'autrices d'avoir présenté une lecture excessivement « intellectualiste » de l'histoire de la nature et en appellent, par contraste, à une « histoire de la sensibilité à la nature » (2019 : 23).Tout l'enjeu est donc de proposer une approche de la mutation des sensibilités à la nature, selon l'expression de Keith omas, capable d'appréhender toute l'étendue des rapports sensibles que nous entretenons avec cette entité abstraite qu'est « la nature » (1985 [1983] : 14).Pour cela, il est cependant nécessaire de définir un modèle de « sensibilité » qui soit à la fois épistémologiquement cohérent et méthodologiquement prometteur.Comment aborder la « sensibilité » à la nature d'autrefois ?Comment comprendre, par 1. Cf., par exemple, et sur le même sujet, les références à Keith omas ou Romain Bertrand dans l'ouvrage de Vanessa Manceron (2022 : 8-29). La pluralité des dimensions sensibles : la ménopause et sa grammaire corporelleLes recherches menées par Yewoubdar Beyene (1989 ;Beyene & Martin 2001) sur l'expérience de la ménopause ont mis en évidence les grandes variations socioculturelles dont cette expérience fait l'objet.Cette chercheuse s'est notamment aperçue de l'absence de « bouffées de chaleur » dans la plupart des contextes étudiés, de l'absence de dépression, etc. Ses travaux ont permis de montrer que non seulement le sens qu'on attribue à la ménopause est sujet à des variations sociohistoriques importantes en termes statutaire ou nosographique (Héritier 1996 : 205-235) 2 , mais que, plus fondamentalement, celles-ci impliquent en outre des différences au niveau des symptômes ressentis par les concernées.Dans le contexte du Japon contemporain, Margaret Lock (1993) a pu aussi constater que le terme « kônenki » n'a pas les mêmes connotations que le terme « ménopause » en français et, en comparant ses données avec d'autres produites au Massachusetts et au Manitoba, elle note également que les symptômes traditionnellement associés à cette période de la vie changent d'un contexte géographique à l'autre.La variation de l'expérience vécue, dans toute sa dimension affective, constitue donc un acquis de l'anthropologie médicale récente.Ce constat a conduit l'historienne Susan Mattern à s'interroger sur les causes historiques qui expliquent la transformation de l'expérience de la ménopause en Occident.Elle souligne l'émergence conjointe, au xviii e siècle, d'une médecine professionnelle et d'une bourgeoisie dont les membres féminins ne travaillent pas (2019 : 225-253).Le terme « ménopause » apparaît, en 1821, sous la plume du médecin français Charles de Gardanne, 2. Jeanne-Françoise Vincent (2003) a étudié le changement de statut des femmes beti du Sud-Cameroun.Elle montre ainsi que l'arrêt des règles marque le début d'une période où la femme est considérée « comme un homme », et devient dès lors susceptible d'exercer d'importantes fonctions statutaires. La formation des sensibilités : plaidoyer pour une approche processuelleCe que le terrain apporte à l'archive, et l'archive au terrain, c'est avant tout une manière d'examiner la variété des conditions (matérielles, relationnelles, idéologiques, etc.) qui participent au processus de (dé)sensibilisation.
Source: L Homme
DOI: 10.4000/lhomme.47369
Language: French
Subfield: Geography, Planning and Development
Field: Social Sciences
Domain: Social Sciences
Open Access status: hybrid
OpenAlex ID: W4389736871
