Year: 2024
Type: article
Abstract: SYNTHÈSEL'engagement des nouvelles générations en faveur du climat tend à prendre une place croissante à la fois dans l'espace médiatique par l'attention accrue portée ces dernières années à ce sujet et, dans le champ politique, à travers les réponses apportées, ou espérées, aux nombreuses interpellations des collectifs qui composent ce qu'il est convenu d'appeler le « mouvement climat 1 ».S'agissant en revanche des connaissances scientifiques sur des aspects plus enfouis de l'action collective et sur les modalités pratiques de sa mise en œuvre, ses finalités et ses difficultés, l'analyse demeure encore parcellaire.C'est ainsi que l'aspect parfois spectaculaire des actions menées par les activistes (désobéissance civile, marches, occupations de places, blocages de routes, etc.) agit comme une force d'attraction sur ce qui se donne instantanément à voir et à entendre dans le cours des mobilisations, lesquelles, nécessairement circonscrites dans le temps et dans l'espace, incitent à ranger du côté du spontané, du provisoire, du désordre ou du pathologique des engagements qui incarnent pourtant des transformations générationnelles plus profondes dans le rapport que les jeunes citoyens entretiennent désormais avec la vie politique et démocratique.La présente enquête conduite par l'INJEP entre 2021 et 2023 s'est précisément donné pour objectif de dépasser l'ordre du singulier, du « coup de force » ou de l'action médiatique des jeunes activistes engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique pour renouer avec une analyse de la « routine militante ».Elle a moins cherché à porter le regard sur l'action spectaculaire que sur la mobilisation « en train de se faire », sur le travail de structuration de ces collectifs, des négociations à l'œuvre dans le travail de cadrage de l'action collective, des controverses également qui les animent et qui contribuent aussi à déconstruire l'image monolithique entretenue sur un mouvement en réalité extrêmement hétérogène.Différentes lignes de démarcation sont ainsi apparues au fil de l'enquête, qui portent sur la place de la désobéissance civile et le type d'action à employer pour trouver le juste équilibre entre la « sensibilisation douce » à destination des citoyens et l'« interpellation dure » à l'endroit des décideurs ; sur le degré et le type de négociation avec les élus entre crainte de « récupération » du mouvement et aspiration à des articulations renouvelées avec le champ de la politique traditionnelle ; sur les relations intergénérationnelles entre préservation et nécessaire reconstruction ; sur la place de l'« éco-anxiété », enfin, entre risque perçu de dépolitisation et dynamique possible d'engagement.Enquêter sur ce type de terrain, c'est donc entrer dans un univers de pratiques et de valeurs citoyennes et politiques où se définissent les nouvelles aspirations démocratiques des générations à venir, d'autres façons d'habiter le monde et d'y négocier sa place sociale et politique, de se construire politiquement en relation, ou en opposition avec les générations qui les précèdent.Au-delà des lignes communes, obtenues parfois au prix de longues discussions et réflexions collectives se donnent également à voir des lignes de clivage entre activistes sur les modalités d'action à initier, sur les relations à engager avec des représentants de la vie politique, ou encore sur la place à accorder à l'« éco-anxiété » dans leurs modalités d'engagement.1 S'il est en effet possible de repérer des caractéristiques communes à l'ensemble des collectifs engagés dans la lutte contre le dérèglement climatique (gouvernance horizontale, absence de centre directeur, diversification de modes d'action, souplesse de l'engagement), le « mouvement climat », malgré l'emploi fréquent du singulier, est en réalité davantage un « mouvement de mouvements » regroupant non seulement des structures de mobilisation diversifiées, mais aussi des orientations sur les types d'action à engager et les acteurs politiques, économiques ou institutionnels à interpeller pouvant être fortement divergentes.INJEP NOTES & RAPPORT/ RAPPORT D'ÉTUDE 8 n n n L'objectif de cette recherche était donc d'entrer dans le « cœur du réacteur » à travers une approche « par le bas », à partir de 52 entretiens biographiques réalisés auprès d'activistes répartis dans 17 villes, 11 régions de la France hexagonale et dans 12 collectifs différents (Extinction Rebellion ; Youth for Climate ; Alternatiba ; ANV-COP 21 ; Dernière rénovation ; France Nature Environnement ; L'accélérateur de mobilisation ; Notre Affaire à Tous ; Zéro Waste ; Terres de luttes ; Les amis de la Terre).À travers l'étude de leurs carrières militantes, de leur enfance/adolescence dans le cadre de leur socialisation politique acquise dans différentes instances de socialisation (famille, école, réseaux de sociabilité) jusqu'à leur engagement effectif dans les collectifs, il s'est agi d'appréhender à la fois les conditions d'entrée dans le mouvement et les « coûts » symboliques éventuels, mais aussi les craintes et les espoirs que suscitent ce type d'engagement parfois à « haut risque » lorsque certaines actions et orientations se durcissent.L'approche microsociologique développée a visé aussi à saisir, à un niveau plus global, les lignes de force qui structurent les collectifs ou qui les divisent, à la fois en interne comme dans les relations engagées dans le réseau des groupes locaux. Socialisation politique et premiers pas dans le mouvementPlus souvent diplômés, issus de classe sociale supérieure et de parents déjà politisés, les jeunes activistes du mouvement climat présentent des profils sociodémographiques qui interrogent sur les mécanismes d'entrée dans ce type de mouvement, leurs « coûts » symboliques éventuels, le sentiment de compétence nécessaire pour intervenir dans le champ de l'engagement pour le climat et l'inégale distribution de ces dispositions sociales et scolaires.L'enquête fait ressortir le rôle essentiel joué par l'univers familial dans l'entrée dans le mouvement.La socialisation politique acquise dans l'environnement familial peut se faire par « identification » à travers une mise en conformité des valeurs politiques, sociales, économiques soutenues par l'activiste avec celles en circulation dans la sphère intrafamiliale ; elle peut se construire par « expérimentation », dans le cas d'un désalignement politique entre parents et enfants impliquant dans certains cas frictions et tensions ; elle peut enfin s'élaborer par « inversion » en venant perturber la transmission habituellement descendante de parents politisés vers leurs enfants dépolitisés, en renversant les rôles familiaux et les champs de compétences habituellement attribués à chacun d'eux.Ces différentes logiques n'apparaissent pas stables dans le temps mais peuvent évoluer, se cumuler ou se succéder au fur et à mesure des évènements biographiques.La socialisation politique acquise par ces activistes ne pourrait toutefois se restreindre à la seule sphère familiale.Elle nécessite d'être élargie à l'espace scolaire qui a également permis à certains d'entre elles et eux d'exercer des fonctions de représentation, ou dans d'autres cas, de faire leurs premières armes dans l'action collective et la mobilisation.L'organisation des marches et des « grèves scolaires du vendredi », ou la rencontre de groupes de pairs avant ou pendant l'engagement contribuent également à enclencher différents parcours dans l'action militante.Mais dans les deux cas, que ce soit en coopération ou en opposition avec l'institution scolaire, ces différents engagements fourniront à de nombreux activistes les premières expériences de la pratique politique formelle, alternative et/ou contestataire.L'engagement des jeunes activistes du mouvement climat n'est par ailleurs pas réductible à une simple transmission mécanique réalisée à partir d'univers familiaux, scolaires ou amicaux favorables à l'engagement.Des conditions structurelles et macrosociales particulières en lien soit avec des LES JEUNES ACTIVISTES DANS LE(S) MOUVEMENT(S) CLIMATn n n 9 événements climatiques, la publication de rapports scientifiques, des sommets internationaux peuvent aussi contribuer à inciter des jeunes à participer à des collectifs.Ce niveau structurel
Author: Émilie Veyssié
Language: French
Topic: Youth, Politics, and Society
Subfield: Sociology and Political Science
Field: Social Sciences
Domain: Social Sciences
Open Access status: green
OpenAlex ID: W4393040358
