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Le génocide des « Nomades » : figures du déni

Year: 2024
Type: article
Abstract: EN QUESTIONIl y a des luttes qui passent inaperçues alors même qu'elles ne sont ni occultées, ni refoulées, ni oubliées.Ce sont des batailles invisibles.La qualification des persécutions à l'encontre des collectifs romani et voyageurs pendant la Seconde Guerre mondiale en France est l'une d'entre elles 2 .Il ne sera pas ici question de l'absence de reconnaissance par l'État du « génocide des Tsiganes », laquelle n'a jamais eu lieu, mais de la saisie, par les historiens, de l'intention génocidaire qui sous-tend et anime la persécution des « Nomades » en France pendant la Seconde Guerre mondiale.Disons-le d'emblée, cette bataille invisible n'est pas sémantique.Le refus de qualifier de « génocide » les mesures anti-nomades appliquées sur le territoire français a eu et a encore des conséquences très concrètes sur la vie des survivants et de leurs descendants : parmi elles, l'absence de réparation matérielle et symbolique, le maintien du monde du voyage dans un régime de ségrégation territoriale et administrative, une mise sous tutelle étatique de citoyens français au prétexte qu'ils auraient un « mode de vie » différent et un paternalisme associatif empêchant l'émergence d'un front de lutte uni de Voyageurs.Il faut souligner que ce combat d'ordre historiographique, déjà vieux de plusieurs décennies, se déroule dans l'ignorance des premiers concernés, ou du moins de la plupart d'entre eux, qui ne savent pas que l'on nie à leurs ancêtres le fait d'avoir été la cible d'un génocide.Ceux-ci sont en effet considérés comme des victimes collatérales de la guerre, internés pour des raisons militaires, rassemblés sans intention de leur nuire en tant que 1. Entretien conduit par le photographe Valentin Merlin, le 3 mai 2019 à Chassors (Charente).2. Cet article est l'occasion d'ouvrir une discussion scientifique sur les qualifications des persécutions des collectifs romani et voyageurs entre 1939 et 1946 en France, à laquelle toutes les personnes concernées (anciens internés ou descendants d'internés, chercheurs) sont invitées à prendre part.Pour en savoir plus sur la constitution du champ et de l'historiographie, cf.Lise Foisneau (2022b). Le génocide des "Nomades" Figures du déniLise Foisneau « On a voulu nous exterminer, on a voulu nous rayer de la carte » (Léon Alfred Wenterstein, ancien interné du camp de concentration de Montreuil-Bellay) 1 . Le génocide des "Nomades" : figures du déni EN QUESTIONCette catégorisation prit toutefois une dimension nouvelle à partir du décret républicain du 6 avril 1940 interdisant la circulation des « Nomades » sur tout le territoire métropolitain.Préfets, maires et gendarmes s'attelèrent à y inclure tous ceux qu'ils voulaient priver de liberté : des forains, des marchands ambulants, des Roms, Sinti et Gitans sédentaires furent classés parmi les « Nomades » dans l'intention de les assigner à résidence.De façon encore plus frappante, les autorités françaises de la collaboration traduisirent délibérément le terme allemand Zigeuner (« Tzigane ») par « Nomade ».En faisant ainsi coïncider les mythologies racistes nazies avec cette catégorie d'origine républicaine, elles en laissaient apparaître l'idéologie racialisante qui se dissimulait jusqu'alors derrière l'alibi de la mobilité (Foisneau 2022a : 53).L'exonyme « Tsigane », utilisé majoritairement par les historiens de cette période, n'était pas en usage dans l'administration, pas plus qu'il ne l'était chez les premiers concernés 7 .Parler de la « persécution des Tsiganes » pour la France est donc une expression certes commode, mais inappropriée : si elle masque la diversité des collectifs romani et voyageurs en omettant leurs autodésignations, elle est surtout incorrecte sur le plan historique 8 .C'est en effet en tant que « Nomades » que les Roms, les Manouches, les Sinti, les Gitans, les Yéniches et les Voyageurs ont été assignés à résidence et internés en France pendant la guerre, et qu'un certain nombre a été déporté vers les camps allemands.Pourquoi alors ce terme n'a-t-il pas été préféré pour écrire cette histoire ?Vraisemblablement parce que la catégorie de « Nomade » continua d'être utilisée jusqu'en 1969, date de l'abrogation de la loi de 1912, avant d'être remplacée par celle de « gens du voyage » (Bordigoni 2013).On touche ici à l'une des énigmes de l'histoire du xx e siècle en France : des citoyens français ont été persécutés, parfois à mort, au moyen d'une catégorie dont l'usage a perduré.L'immobilisation des « Nomades » fut décrétée le 6 avril 1940 par la III e République finissante, au motif officiel que leurs déplacements incessants pourraient gêner les mouvements de troupes, voire permettre de communiquer les emplacements des dispositifs de défense militaires à l'ennemi.Il appartint alors aux préfets de choisir de les placer sous la surveillance 7. L'usage du terme « Tsigane » n'est presque jamais justifié par ceux qui l'emploient, comme s'il allait de soi pour la période 1939période -1946période (Peschanski 2010période [1994] ;] ;Filhol & Hubert 2009).Parmi les rares auteurs qui s'en expliquent, Monique Heddebaut écrit qu'elle l'utilise par « défaut […] afin de nommer l'ensemble d'une communauté dont les représentants et les témoins n'ont pas de vocable unique pour se désigner en tant qu'entité humaine singulière » (2018 : 18).Or, les collectifs persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale ne forment pas une « communauté », chaque collectif ayant un autonyme pour se désigner.Réunir sous le seul nom de « Nomade » ou de « Gens du voyage » des personnes à l'histoire si différente est une décision administrative que l'historien et l'anthropologue doivent interroger, et cela n'en est pas moins vrai pour le terme « Tsigane ». 8. Notons également le paradoxe entre le fait d'utiliser un exonyme aussi exotisant et racialisant que « Tsigane » et celui de nier le caractère racial des persécutions commises pendant la guerre.
Source: L Homme
Language: French
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W4408716465
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