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(In)actualité du conte et de la légende : déclinaisons romanesques du merveilleux et exploration des frontières écologiques

Year: 2026
Type: book-chapter
Abstract: Une écolittérature en français Avant-propos À coup sûr, l'émergence d'une écopoétique ou d'une écocritique, quel que soit le nom qu'on lui donne, en langue française a été une des évolutions les plus marquantes de la critique littéraire française et francophone de ces quinze dernières années.On ne compte plus les livres, numéros de revue, colloques et articles consacrés aux œuvres représentant la « nature », « l'environnement », les animaux, les plantes ou les écosystèmes, les questions éthiques qu'elles mettent en jeu et les problèmes politiques qu'elles soulèvent.Cette efflorescence de travaux montre que la communauté des chercheurs a su emboîter le pas des écrivains : les préoccupations écologiques sont en effet parmi celles qu'affichent le plus souvent les auteurs contemporains.Venant après quantité d'ouvrages sur le sujet, le présent livre ne voudrait pas simplement s'ajouter à la masse de travaux qui s'accumulent déjà.Sous le titre Quelles formes narratives pour l'écologie ?, il voudrait dépasser les enquêtes thématiques sur la littérature environnementale et ses enjeux éthiques pour poser les questions proprement littéraires des genres de la fiction et des procédés du récit à un moment de l'histoire où l'écologie est devenue un enjeu majeur.En quoi la pensée écologique a-t-elle à voir avec les genres narratifs ou les manières d'écrire ?Notre hypothèse est que l'écologie décentre la littérature et peutêtre en particulier la littérature narrative parce qu'elle l'incite à se renouveler en s'intéressant à de nouveaux objets qui demandent de nouvelles formes pour être représentés.Le philosophe Timothy Morton, dont l'œuvre est aujourd'hui traduite en français, a souligné que l'écologie exige de « penser grand » 1 , soit de penser des objets hors de proportion avec l'échelle humaine, dont l'existence s'envisage dans la très longue durée ou dans des espaces trop vastes pour être appréhendés 1 T. Morton, La pensée écologique, Paris, Éditions Zulma, 2021 [2010], p. 43.Jean-Paul Engélibert, Alessia Vignoli, Judyta Zbierska-Mościcka 8 par nos sens.Plus encore, elle demande de penser « le maillage », soit l'interconnexion de tout avec tout ou « l'interdépendance de toute chose » 2 .Ces deux impératifs posent des défis à l'écriture narrative : comment représenter des réalités trop grandes ou trop complexes pour la perception, voire pour l'intuition humaines ?Quels personnages, quels points de vue, quelles intrigues permettent d'y accéder ?Le romancier indien Amitav Ghosh, dans un essai souvent cité, a montré que le bouleversement climatique que nous vivons, parce qu'il modifie nos conditions de vie, nous oblige à représenter des événements exceptionnels, et il en déduit une critique du roman réaliste, forme littéraire dominante encore aujourd'hui et qui se serait vouée depuis sa naissance à exprimer les régularités de la vie bourgeoise 3 .L'exemple qu'il développe est celui de la tornade qui a frappé Delhi le 17 mars 1978, phénomène rarissime dont il a été le témoin et qui, écrit-il, est si « improbable » qu'il n'a jamais réussi à l'introduire dans un roman par crainte que la scène paraisse artificielle et que le lecteur n'y voie que le signe de l'épuisement d'un écrivain « venu totalement à bout de ses ressources imaginatives » 4 .Le roman réaliste moderne exige le probable, le quotidien, la régularité de ce qui se reproduit toujours à l'identique.Or, le nouveau régime climatique nous oblige à regarder le monde autrement.Des événements inédits, comme cette tornade, nous confrontent à ce que les modernes ont refoulé ; nous y reconnaissons « quelque chose dont nous nous étions détournés : la présence et la proximité d'interlocuteurs non humains » 5 .Reconnaître le plus familier dans l'événement le plus étrange, c'est exactement la définition de l'inquiétante étrangeté freudienne.Le réchauffement climatique se révèle « étrangement inquiétant », écrit Ghosh en reprenant le concept freudien à son compte 6 .Cette proposition est loin d'être triviale.Elle suggère d'abord qu'il faut faire droit à ces « interlocuteurs non-humains » : les représenter, imaginer leurs points de vue, prêter l'oreille à leurs voix, quelles qu'elles puissent être.Elle implique ensuite un retour à ce dont « nous nous étions détournés » : avant le roman réaliste qui a rationalisé l'art du récit, d'autres formes narratives savaient embrasser la longue durée, les grands espaces et les entités non humaines.À titre d'exemple, Ghosh cite les épopées anciennes, indiennes et européennes, et la Bible, pour ajouter que les ressources des vieux modes du récit doivent être « réinventées » 7 .Le roman d'Élisabeth Filhol Doggerland, paru en 2019, offre un exemple frappant d'une telle réinvention.En effet, il commence par le tableau d'une tempête, qui renouvelle un topos hérité de l'Antiquité 2 Ibid., p. 59. 3 A. Ghosh, Le Grand Dérangement.D' autres récits à l' ère de la crise climatique, trad.M. Iserte et N. Haeringer, Marseille, Wildproject, 2021 [2016].4 Ibid., p. 27. 5 Ibid., p. 42. 6 Ibid., p. 41. 7 Ibid., p. 97.L'article de Michał Obszyński compare deux façons d'aborder l'espace des Caraïbes à un demi-siècle de distance en examinant d'une part le recueil de nouvelles de l'écrivain haïtien Jacques-Stephen Alexis Romancero aux étoiles, publié en 1960, et d'autre part le roman Té mawon signé du français vivant en Martinique Michaël Roch paru en 2022.Ces deux œuvres partagent une forte sensibilité sociale et écologique et savent s'éloigner de la perspective occidentale sur le non-humain pour pratiquer un réalisme « élargi », selon le terme de Michał Obszyński : réalisme merveilleux d'Alexis, cyberpunk écologique de Roch.L'immédiat politique donne une force d'évidence toute particulière aux perspectives écologistes chez les auteurs autochtones.Ainsi, s'intéressant à un autre espace américain, Małgorzata Sokołowicz propose une lecture d'Ourse bleue, le premier roman, paru en 2007, de Virginia Pésémapéo Bordeleau, écrivaine et artiste née au Canada d'une mère autochtone et d'un père québécois en 1951.Adoptant la forme du « roman de route », Ourse bleue conduit son personnage vers le territoire de ses origines.Reprenant un mot forgé par Michel Collot, Małgorzata Sokołowicz le lit comme une autobiogéographie : un texte qui tresse les trois perspectives de l'écriture de soi, du vivant -ici les animaux -et du territoire.Parlant des Autochtones, la narratrice constate que les paysages qu'elle traverse et qui sont condamnés à disparaître sous une retenue d'eau artificielle « font partie de leur sang et leur âme ».Sara Del Rossi examine trois livres de l'écrivaine innue Naomi Fontaine : Kuessipan / À toi (2011), Manikanetish (2017) et Shuni : ce que tu dois savoir Julie (2019).Les trois œuvres marquent une progression, la première observant le territoire autochtone depuis l'extérieur, dans une langue encore marquée par l'influence allochtone, mais où une nouvelle subjectivité cherche à percer ; la deuxième trouvant un « nous » faisant du Nutshimit (le territoire des ancêtres) un espace de réconciliation ; la troisième entamant une démarche de transmission pour reconquérir un rapport souverain au monde.L'ensemble compose une écopoétique décoloniale invitant à retisser les liens avec le territoire et les formes de vie qui l'habitent.La variété de réponses que la littérature offre à la question que nous posons dans le titre de notre livre, et dont les études recueillies dans le volume rendent compte, justifie le bien-fondé de cette interrogation.Elle dit non seulement l'infinie inventivité des lettres et leur puissance de renouvellement de formes, mais aussi leur pouvoir d'adapter styles, modes, thèmes et genres au besoin d'exprimer la pluralité de vies autres, celles des lieux, des animaux et des plantes.« Les égards ajustés », observe Baptiste Morizot, « commencent par une compréhension de la forme de vie des autres, qui tente de faire justice à leur altérité : elle implique donc de tailler un style ajusté pour parler d'eux […] » 9 .Mais il importe également de trouver dans cette richesse de langues et de formes une agentivité.Qu'il s'agisse donc de fictions savantes, de formes modestes, de prosopopées ou d'explorations de géographies, d'ontologies et d'identités, la littérature multiplie des stratégies de sensibilisation et participe à l'élaboration de savoirs à l'usage de l'époque instable et complexe qui est la nôtre.Le champ d'expérimentation reste ouvert.
Author: Marie Vigy
Language: fra
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W7215809134
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