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Pratique théorique et jouissance théâtrale

Year: 2013
Type: article
Abstract: Pratique théorique et jouissance théâtrale « [Il] a pris pour galimatias tout ce que la faiblesse de ses lumières ne lui permettait pas de comprendre.» N. Boileau, Discours sur l'Ode, p. 227.« […] il n'y a pas de réel du texte : le texte n'existe que par le travail qui se fait sur lui et le plaisir qu'il procure […].» M. Charles, « Digression, régression », p. 404.A l'instar de la littérature et, dans une certaine mesure, de la philosophie, ce n'est pas tant la théorie qui est aujourd'hui en crise, c'est surtout son prestige et, avant tout, sa légitimité 1 .Intempestive et roborative jadis, la théorie semble maintenant en voie d'obsolescence ; l'actualité ne fait pas davantage appel à elle pour résoudre ses problèmes qu'elle ne fait appel à la littérature et, plus généralement, aux sciences humaines.L'anti-intellectualisme que dénonçait Roland Barthes dans son pamphlet « Critique muette et aveugle » (Mythologies, 1957) se porte toujours bien ; la théorie en est souvent la première victime et, ainsi que le soulignent par exemple John Schad (Life.after.theory, p. x) et Vincent Kaufmann (La Faute à Mallarmé, p. 9), les études littéraires -du moins pour ce qu'il en reste 2 -auraient renoncé à la mouvance et à l'emprise théoriques.A l'extraordinaire faveur et ferveur qu'elle a indéniablement connues dans les années 1960-1970 du siècle dernier où, rapporte Annie Ernaux, « tout allait dans le sens d'une intelligence nouvelle et d'une transformation du monde » (Les Années, p. 107) 3 , la théorie traverse depuis quelque temps une phase de discrédit.Reprenant le verdict péremptoire de Pascal à propos de Descartes, certains, quand ils ne vont pas jusqu'à la rendre coupable de tous les maux 4 , la déclarent en tout cas inutile et incertaine.Aux yeux mêmes des étudiant(e)s, pourtant bien disposés en principe à l'égard des inépuisables jeux de la pensée, la théorie ne trouve grâce que si elle ouvre sur le concret d'une pratique.A une époque d'engouement spéculatif a fait suite l'exigence d'une espèce de prêt-à-penser immédiatement applicable.Auxiliaire précieuse, il y a quelques années encore, de tout discours critique sérieux et viatique obligé aux Etats-Unis dans la course à l'emploi universitaire, la théorie s'essouffle ou, pire, se fossilise.Ainsi, dans mon propre Department of French and Francophone Studies de la Pennsylvania State University, les candidat(e)s à la maîtrise et/ou au doctorat sont tenus -mais pour combien de temps encore ?-de suivre un cours d'« Introduction to French Theory and Criticism » (FR 571) qui, moins pour stimuler la réflexion que pour satisfaire à une décision institutionnelle, est supposé les éclairer dans leurs recherches.Si, comme l'estime Antoine Compagnon, la théorie doit avoir un rôle « oppositionnel, voire subversif et insurrectionnel » (Le Démon de la théorie, p. 16), elle tend à se retrouver transformée en recettes pour des étudiants peu enclins aux enthousiasmes durables et, surtout, apparemment gratuits.A Penn State comme ailleurs, l'institution a ainsi réussi à phagocyter la présumée révolution ; à la récupérer, pour utiliser un tic de langage des années glorieuses de la théorie.Le Seuil | Téléchargé le 04/08/2026 sur https://shs.cairn.info(IP: 179.61.165.230)Pratique théorique et jouissance théâtrale 191 qu'ésotériques, chaque fois plus isolés dans leurs cabales de dévots et éloignés du grand public » (ibid., p. 103), seul Michel Foucault trouve quelque grâce.Non le théoricien-généticien des multiples répressions occidentales, qui laisse Ricardo dubitatif, ni l'archéologue des pratiques et des savoirs, que le héros de Vargas Llosa n'a vraisemblablement pas lu, mais le Foucault « grand public » -si l'on peut dire -de l'Histoire de la folie et celui de Surveiller et punir.Plus récemment, dans le sillage injurieux de René Pommier d'Assez décodé (1978), dans la foulée atrabilaire de Camille Paglia à l'assaut du « French post-structuralism » dans Sex, Art, and American Culture (1992), et inspiré par les diatribes de Gertrude Himmelfarb contre le postmodernisme déployées dans On Looking into the Abyss (1994), Vargas Llosa réitère ses critiques contre « el sofisma y el artificio intelectual » (« Prohibido prohibir », p. 87) des théoriciens français, mais cette fois Foucault et ses « inconscientes discípulos » ne sont plus épargnés (ibid., p. 86) 5 .Il est vrai que, du moins à en croire Camille Paglia, « plus on sait, et moins on est impressionné par Foucault 6 » (Sex, Art, and American Culture, p. 174).L'on remarquera par parenthèse que les attaques contre la théorie, et en particulier contre la French Theory, constituent, avec les épopées sexuelles des professeurs et les anxiétés inhérentes aux mécanismes de titularisation ou de promotion, un lieu des plus communs des « campus novels ».Ainsi, pour s'en tenir à la remarque de ce contempteur de théorie continentale et don juan sur le retour qu'est Philip Swallow dans Small World, le roman emblématique de David Lodge : « La théorie ?[…] Ce mot ferait de moi un Goering.Quand je l'entends cela me donne envie de sortir mon revolver 7 » (p.235).Ce même pistolet que Friedrich Thiemann était naguère prêt à dégainer contre la culture 8 menace ici la théorie.Plus récemment, Madeleine Hanna, l'étudiante de la prestigieuse Brown University du Marriage Plot de Jeffrey Eugenides, s'étonne de rencontrer « une telle abondance de formules abstruses, et tant de phrases alambiquées 9 » (p.47) dans son cours de « Semiotics 211 » consacré à Of Grammatoloy de Derrida, enseigné par le professeur Zipperstein, ami prétendu de Barthes et émule probable du trop flamboyant poststructuraliste Morris Zap du roman cité de Lodge, ou de la non moins grandiloquente Héloïse de Monasquiel imaginée par Pierre Christin pour ses Légers Arrangements avec la vérité.
Source: Poétique
Language: French
Open Access status: bronze
OpenAlex ID: W1984839596
FWCI: 15.4
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